Sorcellerie

Les dames blanches

« Légende urbaine » est une traduction directe de l’anglais « Urban legend », terme qui, lui-même, vient de l’expression « urban folklore » qui désigne les récits se rapprochants d’une forme de mythologie, transmis le plus souvent par le bouche à oreille.

L’expression « légende urbaine » devient populaire au cours de la seconde moitié du 20ème siècle et veut illustrer ces légendes inspirées de mythes classiques mais qui comportent des caractéristiques contemporaines.

Par définition, la légende urbaine prend la forme d’une brève histoire racontée à la forme narrative. On y instaure souvent un contexte particulièrement réaliste voire quelques « témoignages » et « preuves » afin qu’elle soit considérée comme authentique et ancrée dans le réel.

Les thématiques abordées sont vastes, nombreuses et varient selon les pays et régions du monde. Elles vont de la théorie du complot jusqu’aux maladies, expériences scientifiques, violence humaine, évoquent la technologie, les animaux et les sciences occultes. Parmi celles-ci, justement, il est majoritairement question d’une potentielle forme de vie sur d’autres planètes – plus ou moins imagée – , de morts-vivants ou de fantômes.

À l’occasion du Sabbat de Samhain, c’est justement sur la question des légendes urbaines concernant les esprits, entités et autres manifestations paranormales que j’ai choisi de m’attarder. Et plus particulièrement sur la question des Dames Blanches. Car, il est possible que lors d’une lecture plus approfondie des textes, nous puissions y découvrir une interprétation des aspects obscurs de la société, beaucoup plus réaliste que nous ne l’imaginions…

Différentes légendes et interprétations


La légende urbaine de « la Dame Blanche » et sûrement l’une des plus vieille et universelle qu’il existe. Ses origines sont multiples, selon la localisation où elle est contée. Représentée dans de très nombreuses oeuvres de la littérature, peinture, du théâtre ou encore du cinéma, elle est tellement célèbre, qu’elle prête également, depuis les années 1820, son nom à une coupe glacée composée de vanille, de chantilly et d’un sirop de cacao très amer.


La Dame Blanche en Europe


On la rattache parfois à la figure germanique de la fée Mélusine, créature mi femme-mi serpent qui, après s’être fait briser le coeur, poussa un cri strident et perdit la vie en se jetant d’une des plus haute fenêtre de son château. On la relie également au mythe celtique des Banshees, magiciennes messagères de l’autre monde qui apparaissent aux vivants pour leur signifier que leur mort approche.

Selon les régions occidentales, on retrouve trois versions principales de la légende :

  • La première, version la plus moderne et la plus connue en France, place la Dame Blanche sur le bord d’une route, tantôt protectrice, tantôt bourrelle des automobilistes. Prenant la forme d’une auto-stoppeuse vengeresse dont le fiancé est mort dans un accident de la route, elle prendrait place dans le véhicule jusqu’au prochain virage, avant de pousser un hurlement strident et disparaître.

  • La seconde, version la plus répandue dans les territoires ruraux, considèrerait la Dame Blanche comme une forme blanchâtre et vaporeuse, un spectre ne se matérialisant jamais. Elle se promènerait aux abords des châteaux, abbayes et autres grandes bâtisses ayant appartenu•e•s à sa famille, afin de hanter les murs éternellement.

  • Enfin, la troisième et plus ancienne version de la Dame Blanche en Europe remonte à l’époque médiévale et dépeint celle-ci comme une lavandière de nuit. Cette légende a traversé plus d’un millénaire de croyances, entre le 8ème et le 20ème siècle. Elle met en scène une femme, que l’on croisera en train de laver son linge dans un point d’eau (étang, lavoir, parfois simple flaque) au milieu de la nuit. Si l’on avait alors le malheur de s’approcher pour lui offrir de l’aide, on réalisait -trop tard- que l’eau prenait sous nos yeux une couleur rouge sang, avant de se faire attraper par le bras et noyer par la créature.


La Dame Blanche à travers le monde


En Corée, on raconte que dans les grandes villes, une femme vêtue de noir et au visage fendu errait autour des arrêts de bus une fois la nuit tombée. Elle abordait alors les jeunes adultes pour leur demander si iels la trouvaient belle. Aux âmes inconscientes qui auraient alors répondu « Non », elle s’empressait de les mutiler et de leur dessiner une bouche fendue sanglante, similaire à la sienne.




Au Mexique, c’est la figure de la Llorona que l’on retrouve dans le rôle de la dame blanche. Cette légende est une des nombreuses d’Amérique Latine mettant en avant un « esprit pleureur ». Inspirée de l’histoire de Cihuacoatl, déesse Aztèque de la maternité, la Llorona serait une femme dont les enfants seraient morts noyés par la faute de son mari. Ne supportant pas cette perte elle aurait alors assassiné son mari puis, rongée par la culpabilité de n’avoir pas pu protéger ses enfants, se serait donnée la mort. Depuis, elle reviendrait prendre les enfants des parents démissionnaires.


Quand la Dame Blanche devint Bloody Mary


Cocktail bloody Mary
  • 12cl de jus de tomate
  • 4cl de vodka
  • 0,5cl de jus de citron
  • 0,5cl de sauce Worcestershire
  • 2 gouttes de tabasco
  • Sel de céleri
  • Poivre


(Silence…)


Donc, dans les versions modernes des légendes urbaines, la Dame Blanche est petit à petit devenue une toute nouvelle créature : Bloody Mary. Figure féminine aux pouvoirs beaucoup plus puissants et frontaux que pouvaient l’être ceux des différentes Dame Blanches. Elle se distingue souvent par son passé douloureux et son histoire personnelle torturée. Sa colère provient systématiquement d’un débordement émotionnel incontrôlable proche d’une crise de démence ou alors d’une volonté de se venger du mal qu’on lui a fait.

Rapidement devenue le sujet de différentes productions, c’est une légende que l’on retrouve dans certains épisodes de Charmed, Supernatural et Ghost Whisperer, entre autre. Ou encore, qui aurait inspiré à Stephen King le personnage de Carrie dans son roman éponyme de 1974.

Dans les années 1990 et jusqu’en 2000, on a également pu constater la forte émergence d’une forme de bizutage par la peur au sein des milieux étudiants, notamment aux États-Unis, ayant pour défi final, l’invocation de Marie Sanglante.




Bloody Mary, des origines indistinctes


En Amérique du Nord notamment, aux États-Unis et au Canada, la légende trouve son essence dans plusieurs origines plus ou moins similaires aux dames blanches : mère infanticide, femme bafouée ou dont le chagrin l’a poussé au suicide…

Néanmoins, la plus ancienne et répandue est celle qui concerne Mary Mumford. Petite fille d’une dizaine d’années dans les années 1800, Mary fut la fille du docteur Mumford. Au cours d’un hiver des plus rudes, elle contracte la diphtérie, maladie très redoutée à l’époque du fait de son caractère contagieux et mortel. Alors que la fillette est de plus en plus souffrante, presque inconsciente, son père décide de l’enterrer dans le jardin de la propriété. Sa mère s’oppose fermement à cette décision mais n’obtient de son mari que cette faible concession : qu’une clochette soit accrochée au poignet de Mary et remonte vers l’extérieur, dans l’éventualité où l’enfant se réveille. Un matin, alors que le docteur ouvre la porte menant au jardin, il découvre la clochette gisant au sol, décrochée de son support. Il se précipite alors pour déterrer et ouvrir le cercueil de sa fille. Malheureusement, c’est avec horreur qu’il découvre le cadavre de Mary, les mains et le visage recouverts de sang, d’avoir trop gratté, en vain, le bois de son cercueil, essayant par tous les moyens d’en sortir.

Depuis ce jour, la jeune fille hanterait les familles dans lesquelles elle estime que les enfants ne sont pas assez aimé•e•s mais aussi les jeunes adultes venant tout juste de quitter le nid, souhaitant les pousser à retourner au sein du cocon familial.


Bloody Mary, une réécriture japonaise.


Il s’agit de la légende de Hanaka-San, également appelé « le fantôme des toilettes » (et dont « Moaning Myrtle » ou « Mimi Geignarde » en français, le personnage de la saga Harry Potter est particulièrement ressemblante).

L’histoire concernant cette dernière veut qu’au Japon, une petite fille ce soit suicidé dans les toilettes de son école après avoir subi le harcèlement et l’humiliation de plusieurs de ses camarades.

Depuis ce journée, une entité cruelle et déchaînée hanterait chaque troisième toilette du troisième étage de chaque école japonaise.

Pour l’invoquer il suffirait de se tenir devant la porte de ces toilettes et d’y frapper trois coups en répétant son nom puis de coller son oreille pour écouter sa réponse. Mais attention, Hanaka-San ne supportera pas d’être dérangée sans une très bonne raison et pourrait apparaître alors dans tous les miroirs et surfaces réfléchissantes des sanitaires, emportant avec elle de l’autre côté, toute personne qui croisera son regard.


Ces légendes comme symbole sociétal


Femme meurtrie, mère éplorée, veuve en colère, victime de violence, femme puissante, figure crainte ou plainte, contes à visée préventive ou dissuasive, ces légendes sont loin d’être dépourvues de symboles sociétaux.

Les femmes, jeunes filles ou créatures autour desquelles se sont construites ces légendes ont toutes un point commun : celui de ne pas être d’accord. Qu’il s’agisse de vouloir préserver un lieu, venger un amant, défendre ses enfants, se soulever face à son statut d’esclave ou encore de résister à la souffrance, chacune ont, d’une manière ou d’une autre fait face à une oppression.

Les prémisses de ce légendes urbaines étant nées, pour la plupart, aux mêmes époques que les « chasses aux sorcières » : plus grand féminicide que le monde ait porté jusqu’ici. Il est intéressant de voir que cette figure de la fée noire, ou dame blanche, était exclusivement féminine et que déjà, à ces époques, déjà, dans ces récits, il s’agissait majoritairement d’une personnalité qui s’élève, en désaccord avec son statut ou sa situation.

Bien que souvent destinées en premier lieu à effrayer, ces contes portent – à mon sens – des valeurs fortes de résistance et, si l’on met de côté leur esthétique créée pour susciter la peur, pourraient même se révéler de véritables récits initiatiques.

Protéger les sien•ne•s, protéger ses terres, oser remettre sa place sociale en question, s’opposer face à un mari violent, défendre le droit à la différence, affirmer son pouvoir, ses capacités, se mobiliser contre les humiliations, refuser d’être tenue au mutisme…

Est-ce que, sous une certaine lecture, ces simples légendes urbaines que l’on se racontait dans la cour de l’école pour se défier ou se créer des cauchemars, ne seraient pas profondément féministes ?


Lady Gaga – Bloody Mary (2011)

« En 2016, le musée Saint-Jean de Bruges a consacré une exposition aux « Sorcières et créatures de Bruegel », le maître flamand ayant été le premier peintre à s’emparer de ce thème. Sur un panneau figuraient les noms des dizaines de femmes de la ville brûlées comme sorcières sur la place publique. « Beaucoup d’habitants de Bruges portent toujours ces noms de famille et ignoraient, avant de visiter l’exposition, qu’ils ont peut-être eu une ancêtre accusée de sorcellerie », commentait le directeur du musée. Il disait cela en souriant, comme si le fait de compter dans son arbre généalogique une innocente massacrée sur la base d’allégations délirantes et sur la seule preuve que son genre féminin, était une petite anecdote trop sympa à raconter à ses amis. Et l’on s’interroge alors : de quel autre crime de masse, même ancien, est-il possible de parler ainsi, le sourire aux lèvres ? »

Mona Chollet, Sorcières.

Thérapeute formée en naturopathie et licenciée de psychologie, j'exerce en tant que praticienne et conférencière depuis octobre 2014. Sorcière moderne et militante féministe, mon travail s'oriente essentiellement autour de l'accompagnement de toutes les femmes, de la prise en charge des victimes de violences sexuelles et sexistes, de la santé au naturel, du bien-être menstruel et questionnements des personnes menstruées, de la créativité ainsi que des minéraux comme outils thérapeutiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.